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Avis du Dr Abdoul Karim SAIDOU sur les revendications sociales au Burkina Faso

A propos de la gestion des revendications sociales au Burkina Faso: assiste-t-on à un tournant dans la gouvernance démocratique?

Après des traitements au cas par cas des revendications des travailleurs, le gouvernement burkinabè a décidé de « mettre à plat » les rémunérations salariales à travers un forum national avec l’ensemble des acteurs. Un Haut conseil du dialogue social a été installé à cet effet, Quelle analyse faire de cette décision? Plus concrètement, qu’est-ce cela implique du point de vue de la gouvernance? S’agit-il d’un basculement vers une gouvernance plus participative? Une telle décision semble clairement s’inscrire dans le registre de la bonne gouvernance, laquelle requiert, entre autres, une gestion participative de l’action publique. C’est du reste dans ce sens qu’on peut aborder le forum national sur la sécurité tenu en octobre 2017.

L’Etat, au lieu de trancher et de légiférer directement comme il en a le droit, décide de consulter toutes les couches de la société, et il s’engage à mettre en œuvre les conclusions qui en sortiront. Là également, on peut faire la comparaison avec la réforme constitutionnelle pour laquelle le président du Faso a accepté le consensus auquel la commission a abouti. Il a décidé du principe que ses propres propositions d’amendements soient discutées par la commission à laquelle revenait le dernier mot.

Mais cette volonté d’impulser la bonne gouvernance épuise-t-elle l’explication pour autant? On peut en douter. Pourquoi sur certaines questions, le gouvernement tranche, et sur d’autres il s’en remet au peuple? On peut émettre l’hypothèse selon laquelle cette pratique des « forums  » est le reflet d’une pauvreté programmatique. En clair, que ce soit sur la sécurité, la jeunesse ou sur les revendications syndicales, le gouvernement ne semble pas avoir mûri la réflexion. A la question de savoir comment la « mise à plat » des salaires va se faire, le ministre de la fonction publique répond que c’est au forum d’en décider. D’où ces questions: qu’en pense le parti au pouvoir? Que dit le programme du parti au pouvoir sur cette question? Apparemment, pas grand chose, au-delà du simple engagement à améliorer les conditions de vie et de travail des travailleurs. Derrière les engagements politiques, il ne semble pas exister de réflexions plus concrètes. Soit le gouvernement ne sait pas concrètement comment résoudre ce problème, soit il a un projet mais n’a pas la légitimité nécessaire pour l’implémenter.

Est-ce à dire que désormais il n’est plus nécessaire pour les partis politiques de penser l’action publique en amont, d’anticiper l’alternance? Qu’ils peuvent se contenter de dire sur les différents problèmes : « quand on sera au pouvoir, on va convoquer l’ensemble des acteurs et on décidera ensemble ». La pratique des mécanismes consultatifs va-t-elle alors se substituer au gouvernement? Le forum est-il dans ce cas un moyen de masquer le déficit programmatique ou la faiblesse politique de l’élite dirigeante? Est-ce la fin de l’idéal de la démocratie comme « mise en concurrence » des idées politiques?

Tout indique que la bonne gouvernance, tout en contribuant à ancrer la démocratie, se révèle être aussi un moyen pour les gouvernements à capacité réformatrice faible, de maintenir leur légitimité. Par ailleurs, si une telle dynamique participative a pour effet de consolider la participation citoyenne dans l’action publique, elle contribue aussi à ralentir la cadence des réformes. En effet, le changement de l’action publique devient plus lent, parce que reposant un consensus qui est parfois difficile à trouver.

Ce semblant d’inertie de l’action publique sous la présidence Kabore est décrié parce que les attentes sont pressentes. Mais n’est-ce pas une fenêtre d’opportunité qui s’ouvre pour un processus de réformes plus durable? N’est-on pas en train de construire un processus d’adoption des politiques publiques irréductible aux logiques de la concurrence politique? N’est-on pas implicitement en train de réhabiliter la démocratie consensuelle africaine fondée sur « la palabre »? Au fond, la cadence « diésel » et l’indécision de la présidence Kabore n’induisent-elles pas un changement paradigmatique? La pauvreté programmatique est-elle devenue paradoxalement un facteur objectif de réinvention de la politique africaine? Les années à venir nous permettront peut-être d’y répondre.



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